Les paysans par Gérard Béaur

Gérard Béaur, directeur de Recherches au CNRS & Directeur d’Etudes à l’EHESS et membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire pour l’édition 2012

Tiraillées entre des exigences contradictoires : assurer l’approvisionnement des populations sans détruire l’environnement et la biodiversité, intensifier l’agriculture et gérer des surplus ruineux, assurer la sécurité alimentaire de populations croissantes et devenir des jardiniers qui entretiennent des espaces bucoliques, transformer leurs fermes en entreprises hyper-performantes et maintenir un tissu d’exploitations viables, les « paysans » donnent aujourd’hui l’image d’un groupe social en pleine mutation, malaisé à décrypter et porteur d’un avenir indécidable. La terminologie à elle seule fait problème. Existe-t-il encore beaucoup de ruraux en France qui se réclament d’une appellation qui ne renvoie plus qu’à une vision fantasmée, à une conception rêvée (l’homme près de la nature) ou répulsive (le travailleur rétrograde) ? Les paysans dont on avait observé l’agonie et annoncé la fin en France dès 1965 dans un livre fameux sont en fait devenus des agriculteurs, des cultivateurs, des éleveurs, ou mieux des exploitants agricoles. Ils sont dans le même temps devenus de moins en moins nombreux, alors qu’ils ont constitué longtemps une part écrasante de la population, et cela quand bien même ils restent très présents dans l’imaginaire comme dans l’affect des Français ou dans les préoccupations des gouvernements confrontés de manière récurrente à des revendications bien perçues par le corps social et à des colères médiatisées. Un tel changement, qui a transformé une majorité en une infime minorité sous les coups d’un exode rural intense et d’un développement économique sans précédent, a semblé clore un grand cycle agraire commencé au Néolithique et achevé avec une Révolution agricole qui a bouleversé les campagnes. Il convient pourtant, sans doute, de relativiser cette évolution. D’une part, elle reste encore spécifique des sociétés les plus précocement industrialisées puisque les paysans forment encore environ la moitié de la population à l’échelle mondiale et sont encore très visibles dans beaucoup de pays en voie de développement. D’autre part, il n’est pas juste de dire qu’une transition, quelque radicale qu’elle ait été, corresponde à une césure totale entre un monde de producteurs en transformation rapide et un monde rural traditionnel avec des paysages figés, des sociétés pétrifiées et des économies immobiles. Tout au long de l’histoire, les phases de mutations se sont, en effet, succédé et elles ont jalonné l’histoire de la paysannerie depuis la plus haute Antiquité. Autrement dit, les développements auxquels il nous est donné d’assister ont un passé, ils ne peuvent être compris que si l’on fait référence aux dépendances temporelles qui les conditionnent et aux expériences historiques qui les justifient, en admettant que les unes et les autres procurent les instruments nécessaires pour mieux en saisir la nature et la portée. En s’emparant du thème ‘Les Paysans’, les Rendez-vous de l’Histoire ont pris acte d’une telle urgence alors qu’à l’échelle de l’Europe les débats actuels autour de la politique agricole commune illustrent les dissensions qui déchirent les gouvernements et les sociétés et, qu’à l’échelle mondiale, les tensions actuelles sur le prix des produits agricoles, comme la situation précaire du monde paysan rappellent avec force le poids encore déterminant des agriculteurs sur le destin de l’humanité.