Les paysans par Jean-Marc Moriceau

Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire à l’université de Caen Basse-Normandie, membre de l’Institut universitaire de France et membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire pour l’édition 2012 Président de l’Association d’histoire des sociétés rurales

Longtemps majoritaires en Europe, ils se font chercher dans des campagnes vides grignotées par la périurbanisation. C’est dans les Pays du Sud qu’ils restent nombreux. Depuis le Néolithique, ces « paysans » ont contribué à façonner l’humanité et à en assurer la survie puis le développement. Nous en descendons et les généalogistes le savent bien : nos racines terriennes sont très proches. Attachés à leur « pays », ce canton à l’échelle du pas de l’homme et du trot du cheval, les paysans ont vu de loin se dresser d’autres cadres, d’autres frontières, d’autres horizons. Pourtant, même à l’heure de la machine et d’internet, l’ « agriculteur » d’aujourd’hui est encore le premier à connaître dans l’intimité, par son labeur journalier, le même espace que ses prédécesseurs de toujours. Les paysans façonnent encore nos paysages ruraux. Loin du roman noir qu’en a donné Balzac, nous y sommes attachés de plus en plus même si dans la pratique la cohabitation n’est pas toujours facile entre rat des villes et rat des champs. Hier représentants nés de la tradition mais traversés par des changements imperceptibles, acteurs de la modernité assumée aujourd’hui, les paysans présentent souvent une double face. Comment l’ont-ils modelée selon les circonstances et les divers contextes ? À travers eux c’est toute la question du progrès qui se trouve posée. En voie de repli au xxie siècle, les paysans constituent un groupe bien identifié et homogène par ses modes de vie par rapport aux agglomérations qui les environnent. Cependant, dans la sphère sociale, l’homogénéité n’a été acquise que dans l’opinion des citadins et à la faveur de la Révolution industrielle. L’histoire des régions, en France comme en Europe, et aussi sur les autres continents, a modelé plusieurs strates au sein des gens de la terre, de l’ouvrier agricole au grand patron, en passant par toutes les catégories d’exploitants. Selon l’endroit d’où l’on se place l’image n’est pas la même. Que se cache-t-il derrière les mots ? Longtemps méprisable, le terme de « paysan » qui désignait les « laboureurs et gens de village », a laissé place aux cultivateurs puis aux agriculteurs. Si la distinction entre rural et agricole semble aller de soi, l’histoire montre pourtant que les paysans n’ont pas été étrangers aux villes et qu’à l’intérieur même de l’espace rural, bien des associations d’activités ont élargi le périmètre économique du paysan. Pour les évoquer les historiens ne manquent pas de sources. Celles des grands de ce monde, qui les ont exploités par la rente, le service militaire ou l’impôt, sont déjà bien défrichées. La vision d’en haut a longtemps été prédominante jusque dans l’image qui s’est perpétuée des gens rustiques. Toutefois, les paysans eux-mêmes ont secrété leurs archives : des livres de raison parcheminés aux agendas contemporains qui dorment dans les boîtes à chaussure, ils ont consigné les travaux et les jours. Très présents dans l’anonymat des traces de l’archéologie, ils sont bien mieux représentés lorsque les progrès de l’alphabétisation puis de la scolarisation multiplient les papiers de famille. Les paysans détiennent une grande part du patrimoine de l’humanité. C’est à en explorer les richesses et à en évaluer la diversité que ces XVe Rendez-vous de l’Histoire sont consacrés du 18 au 21 octobre 2012.