Publié le 05/02/2018

La puissance des images par Charlotte Guichard

« D’un portrait de César [on dira sans préparation] que c’est César ». Voici comme les auteurs de la Logique de Port Royal théorisèrent l’image du roi. Traités de civilité et encyclopédies du règne de Louis XIV l’enseignent en effet, il fallait s’abstenir de paraître tête couverte dans une salle où trônait le portrait du souverain ou de lui tourner le dos.

Le portrait du roi est emblématique d’une théorie politique de la représentation qui culmina à l’âge classique, mais qui fut à l’origine d’une détestation égale à la révérence qu’elle avait suscitée : pendant la Révolution française, les images du roi furent brûlées, les statues royales démantelées et seuls en demeurent aujourd’hui, précieusement sauvegardés dans les musées, quelques fragments de bronze— juste retour des choses.

Cette détestation s’inscrivait dans une histoire déjà longue des iconoclasmes politiques et religieux, et qui ne fut pas seulement européenne : décret contre les images du calife Yazid II en 721, mutilation des icônes byzantines au siècle suivant, déprédations iconoclastes pendant la Réforme dont le peintre de Haarlem Pieter Saenredam nous a laissé d’éloquents témoignages dans ses tableaux d’églises aux murs nus et blancs, dans la jeune Hollande du dix-septième siècle.

Les images n’ont jamais laissé indifférent : elles nous touchent, nous fascinent, nous émerveillent ou nous scandalisent.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’une image ? Le terme renvoie aux images mentales comme l’âge classique, avec Descartes, les avait théorisées ; il désigne aussi les images visuelles, celles qui sont matérialisées dans un médium qui leur donne leur visibilité. Peinture, gravure, photographie, support numérique, images fixes ou animées. Reproduites, disséminées, resémantisées, les images participent activement à l’actualité des sociétés de consommation et d’information dans lesquelles nous vivons. Elles sont devenus un mode de communication économique et politique redoutable dans nos sociétés médiatiques — parfois, jusqu’à la nausée comme le montre leur manipulation dans la guerre en Syrie. Cultures visuelles, Bildwissenschaft, visual studies, médiologie : l’étude des images, mais aussi les formes et les expériences de la visualité dans l’histoire, sont aujourd’hui au cœur du projet des sciences sociales.

Mais l’étymologie du terme renvoie aussi à une histoire plus longue, qui permet d’ouvrir l’image à des interprétations plus anachroniques : l’imago, dans l’Antiquité, c’étaient ces masques de cire, réalisés par empreinte sur les visages des défunts, et qui étaient conservés dans les maisons, et exposés lors de futures funérailles ou de sacrifices publics. L’image a trait à la mort et à la mémoire ; elle est empreinte des survivances qui assurent son efficacité et sa puissance. Quels sont alors les fondements de l’autorité des images ? Celles-ci possèderaient-elles une puissance d’agir autonome, hors des dispositifs cognitifs et socio-politiques qui sont à son origine ? Ces questions, qui troublent notre modernité, seront au cœur des Rendez vous de Blois de 2018.

 

Charlotte Guichard

Directrice de recherche au CNRS (Institut d’histoire moderne et contemporaine)

Professeure attachée à l’Ecole normale supérieure

Membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire, spécialiste du thème 2018